Comment écrit Laurent Gaudé ? Procédés d’écriture | Procédés d’auteurs
Une poétique de l’architecture, de la voix et du souffle
Il existe une manière assez répandue de parler des écrivains : chercher derrière chaque œuvre une méthode, derrière chaque livre un protocole, derrière chaque phrase une recette. On voudrait savoir comment naît un roman, comment se construit un personnage, comment l’écrivain organise son intrigue, à quel moment il écrit, comment il réécrit. Comme si la littérature pouvait finalement se réduire à une somme de procédés reproductibles.
Le cas de Laurent Gaudé invite précisément à se méfier de cette tentation.
Lorsqu’il parle de son travail, l’écrivain évoque bien des gestes, des habitudes, des principes de construction : la documentation, les dossiers accumulés, l’architecture du récit, le travail de la phrase, la lecture à voix haute, la réécriture, l’alternance entre théâtre et roman. Mais il insiste également sur ce qui échappe à la conscience de l’écrivain, sur cette part obscure qui travaille l’œuvre sans se laisser entièrement ramener à une intention. Dans une rencontre universitaire consacrée à son écriture, il évoque ainsi « ce qu’il ne sait pas de lui-même » au cœur même de son œuvre.
C’est peut-être là que commence véritablement une réflexion sur les procédés d’auteurs : non pas dans la recherche d’une recette, mais dans l’observation attentive des tensions qui organisent une écriture.
Chez Laurent Gaudé, plusieurs de ces tensions apparaissent avec une remarquable constance : la structure et le souffle, l’histoire et le mythe, l’écrit et l’oral, la documentation et l’imagination, l’individu et le chœur, la maîtrise consciente et ce qui lui échappe.
Son écriture pourrait ainsi être envisagée comme une tentative permanente de faire tenir ensemble des forces apparemment contradictoires.
1. Avant l’écrivain : le plaisir de raconter
Pour comprendre les procédés d’écriture de Laurent Gaudé, il faut peut-être commencer avant même la littérature.
Dans une masterclass organisée par la BnF et France Culture, l’écrivain revient sur son enfance et sur le plaisir très ancien qu’il éprouvait à inventer des histoires. Les sujets libres proposés à l’école lui permettaient déjà de construire de petites fictions. L’écriture apparaît donc d’abord comme une activité de fabrication narrative : avant d’être une affaire de style, elle est le plaisir de faire advenir des histoires.
Cette donnée biographique n’est pas anecdotique. Elle permet de comprendre une constante de son œuvre : chez Gaudé, l’écriture demeure profondément liée à une faculté de raconter.
Ce rapport au récit ne signifie pourtant pas que la littérature serait chez lui une simple mécanique narrative. Il existe au contraire une distance entre raconter une histoire et lui donner une forme littéraire. C’est précisément dans cet écart que vont apparaître la structure, la voix, le rythme, l’oralité et le travail de la langue.
L’écrivain ne cesse donc de revenir à une question élémentaire et considérable : comment faire entendre une histoire ?
2. Le « territoire » de l’écrivain
Dans une rencontre littéraire organisée à l’Université de Wuppertal, Laurent Gaudé formule une idée particulièrement féconde pour penser sa poétique : l’écrivain se choisirait très tôt un « territoire » qu’il passerait ensuite sa vie à parcourir, à explorer et à fouiller.
Mais il apporte aussitôt une nuance essentielle : il arrive également que ce soit le territoire qui choisisse l’écrivain.
Cette conception permet de sortir d’une vision strictement thématique de la littérature. Le « territoire » n’est pas simplement une liste de sujets auxquels un auteur reviendrait mécaniquement. Il désigne plutôt une constellation imaginaire, historique et affective : le mythe, l’histoire, la guerre, la mémoire, la mort, l’héroïsme, la défaite, les déplacements, les peuples, les voix collectives.
Chez Gaudé, l’écriture paraît ainsi moins procéder d’une volonté de « trouver une idée » que d’un mouvement d’exploration.
Écrire consisterait à arpenter certaines régions du monde et de l’imaginaire jusqu’à ce qu’elles deviennent suffisamment profondes pour produire une œuvre.
Le territoire n’est donc pas le sujet d’un livre. Il est ce qui relie les livres entre eux.
3. Le mythe n’est pas le passé : il est une forme du présent
Cette notion de territoire explique également la place singulière du mythe dans l’œuvre de Gaudé.
Dans ses déclarations sur son travail, l’écrivain ne présente pas la mythologie comme un réservoir de vieilles histoires dont la littérature contemporaine pourrait simplement reprendre les motifs. Le mythe demeure, pour lui, une matière profondément vivante parce qu’il permet de revenir à des expériences humaines fondamentales.
La colère, le désir, la perte, la violence, l’amour, la conquête, la peur de mourir : les figures anciennes continuent de parler parce que les affects qu’elles organisent n’ont pas disparu.
Cela explique une caractéristique majeure de l’écriture gaudéenne : le passé et le présent ne sont jamais complètement séparés.
Dans Écoutez nos défaites, par exemple, des figures historiques telles qu’Hannibal, Grant ou Haïlé Sélassié entrent en résonance avec des personnages contemporains. Le dispositif ne relève pas seulement de la juxtaposition historique : il permet de faire circuler des expériences humaines d’une époque à l’autre.
L’histoire devient alors une matière romanesque parce qu’elle cesse d’être seulement documentaire. Elle devient expérience.
4. Choisir un sujet : la rencontre entre un monde et une langue
Gaudé explique également que le choix d’un sujet procède d’une rencontre entre la richesse ou la complexité de celui-ci et sa propre « palette d’écriture ».
Cette formulation est importante.
Elle signifie qu’un écrivain ne choisit pas nécessairement un sujet parce qu’il serait objectivement intéressant. Un sujet doit rencontrer une forme de sensibilité littéraire particulière. Il faut que quelque chose, dans le sujet, puisse être saisi par la langue dont dispose l’écrivain.
Cela permet notamment de comprendre pourquoi Gaudé est attiré par les sujets qui « portent du tragique ». Le tragique n’est pas seulement une thématique chez lui : il constitue une matière particulièrement susceptible de rencontrer une écriture épique, ample et fortement rythmée.
L’enjeu n’est donc pas :
« De quoi vais-je parler ? »
mais plutôt :
Quel monde rencontre la manière dont j’ai besoin d’écrire ?
La littérature commence peut-être à cet endroit précis : lorsqu’un objet du monde rencontre une forme disponible dans la langue.
5. Documenter abondamment, puis oublier la documentation
Cette question devient particulièrement intéressante lorsque Gaudé travaille à partir de réalités historiques ou contemporaines.
Pour Terrasses, consacré aux attentats du 13 novembre 2015, il explique avoir commencé par une importante phase de documentation. Mais cette documentation n’avait pas vocation à devenir le texte lui-même.
Au contraire : il fallait ensuite la « réabsorber », puis, d’une certaine manière, l’oublier.
Le geste est fondamental.
La documentation constitue une matière première, mais elle ne doit pas gouverner la fiction. Dans son entretien avec La Colline, Gaudé explique ainsi qu’il ne voulait pas écrire un théâtre documentaire. Il souhaitait conserver des « zones de liberté » permettant à la fiction de pénétrer ce que les faits bruts ne peuvent pas nécessairement donner à voir.
On retrouve cette logique dans son travail romanesque.La documentation apporte au récit sa densité référentielle ; l’imagination lui restitue sa liberté.
Il ne s’agit donc ni de reproduire le réel ni de l’ignorer.Il s’agit de le transformer en matière littéraire.
6. Le dossier comme réserve narrative
Cette pratique documentaire s’accompagne d’un autre procédé : l’accumulation.
Gaudé explique avoir souvent davantage de dossiers ouverts que de chantiers véritablement en cours. Des matériaux sont ainsi conservés, parfois longtemps, avant de trouver leur place dans une œuvre.
Un détail historique peut devenir une scène. Une information peut nourrir un personnage. Un fragment documentaire peut rester en attente jusqu’à ce qu’un récit lui fournisse une fonction.
Le dossier n’est donc pas encore le livre.
Il constitue plutôt une sorte de réserve narrative.
Cette distinction est essentielle pour comprendre son rapport au réel : l’écrivain accumule d’abord des matériaux hétérogènes, puis la fiction les redistribue selon une logique qui n’est plus celle du document.
L’écriture devient ainsi un travail de sélection, de déplacement et de recomposition.
7. « Un roman, c’est avant tout une structure »
Parmi les déclarations de Gaudé sur son travail, l’une des plus éclairantes concerne la structure.
Dans la masterclass de France Culture, il affirme :
« Pour moi un roman c’est avant tout une structure, une architecture. »
La métaphore architecturale mérite d’être prise au sérieux.
Elle indique que, chez lui, la phrase ne constitue pas le premier niveau de construction. Avant que le texte ne trouve son rythme définitif, il existe une organisation plus vaste : une distribution des scènes, des voix, des personnages, des temporalités et des intensités.
Cette conception rejoint une déclaration plus ancienne dans laquelle Gaudé explique qu’il commence généralement à écrire en sachant où il veut aller : la trajectoire du récit est définie, même si les personnages et l’histoire sont susceptibles d’évoluer au cours de l’écriture.
La structure n’est donc pas un carcan.
Elle constitue plutôt une armature à l’intérieur de laquelle l’écriture peut se déplacer.
8. Voir avant d’écrire
Cette architecture n’est pourtant pas abstraite.
Dans un entretien consacré à son travail, Gaudé décrit son écriture comme très visuelle et évoque un fonctionnement « par séquence ».
Cette donnée permet de rapprocher deux dimensions souvent séparées dans les théories de l’écriture : la construction narrative et la perception.
Le récit se construit en partie comme une succession de scènes.
Avant même d’être une succession de phrases, il est une succession de situations.
Cette manière de penser par séquences explique sans doute en partie la proximité persistante entre son écriture romanesque et son écriture théâtrale : une scène suppose des corps, des déplacements, des voix, des rapports de force, une spatialité.
La narration gaudéenne conserve ainsi quelque chose de la représentation.
Elle ne raconte pas seulement ce qui arrive.
Elle cherche à faire apparaître ce qui arrive.
9. L’épopée comme boussole
Cette dramaturgie du récit trouve son principe de cohérence dans une notion que Gaudé revendique explicitement : l’épopée.
À propos de son écriture, il affirme que « l’épopée » constitue pour lui une sorte de « boussole ».
Le terme ne signifie pas nécessairement grandeur héroïque au sens traditionnel.
L’épopée implique surtout une certaine amplitude du récit, une capacité à faire circuler les individus dans des forces qui les dépassent : histoire, guerre, destin collectif, mémoire, violence, transmission.
Elle suppose également une relation particulière à la voix.
Or l’épopée est historiquement inséparable de l’oralité : avant d’être fixée dans des textes, elle est récit transmis, proféré, mémorisé, repris.
Ce lien entre souffle épique et parole constitue l’un des centres de gravité de la poétique gaudéenne.
10. L’oralité : écrire pour être entendu
Chez Gaudé, l’oralité n’est donc pas un simple effet de style.
Elle constitue une véritable destination du texte.
Dans un entretien publié par La Terrasse, l’écrivain affirme que la destination finale idéale de ce qu’il écrit est la lecture à voix haute et qu’il entretient avec l’oralité un rapport étroit.
Cette conception est encore plus explicite dans un entretien consacré à la lecture publique : Gaudé explique que ses textes sont, au fond, écrits pour « résonner face à un public ».
Le verbe « résonner » est ici essentiel.
Il déplace la littérature du seul espace visuel de la page vers une dimension acoustique.
Le texte n’est pas seulement ce que l’œil parcourt.
Il est ce que la bouche pourrait prononcer et ce que l’oreille pourrait recevoir.
11. La phrase comme événement sonore
Cette conception permet de comprendre une autre déclaration particulièrement importante : dans un entretien au Temps, Gaudé résume son rapport à l’écriture en affirmant que celle-ci tient au rythme, à la sinuosité de la phrase et à sa sonorité, plutôt qu’à une affaire purement technique.
Cette phrase est fondamentale parce qu’elle permet de distinguer la technique de la poétique.
La technique peut organiser. Elle ne suffit pas à faire entendre une voix.
Chez Gaudé, la phrase possède une matérialité acoustique. Elle avance, ralentit, accélère, se déploie, revient, produit des échos.
Le rythme n’est donc pas une décoration ajoutée à une narration déjà constituée.Il participe de la signification même du texte.
Une phrase ne dit pas seulement quelque chose. Elle produit une manière particulière de le faire entendre.
12. Lire à voix haute pour réécrire
Cette dimension sonore n’est pas seulement théorique : elle intervient directement dans le processus de réécriture.
Gaudé explique relire ses textes à voix haute, notamment dans les dernières semaines de travail, afin de repérer les aspérités et de rendre le texte plus fluide. Il précise que cette habitude vient de ses débuts au théâtre.
Dans la masterclass de France Culture, il décrit également une lecture par l’oreille permettant de repérer ce qui accroche, ce qui résonne, ce qui peut être déplacé.
La réécriture devient alors une opération d’écoute.
Il ne s’agit plus uniquement de vérifier si une phrase est grammaticalement correcte ou narrativement utile.
Il faut l’entendre.
Cette conception est particulièrement intéressante du point de vue linguistique : la révision du texte s’effectue selon un critère prosodique autant que syntaxique.
Le manuscrit devient une partition silencieuse que l’écrivain fait momentanément résonner pour en éprouver la justesse.
13. Les personnages : quand la voix devient autonome
Cette attention à l’oralité conduit naturellement à la question des personnages.
Le titre de la masterclass consacrée à Gaudé est à cet égard particulièrement révélateur :
« Mes personnages passent leur temps à se raconter. »
La formule indique quelque chose de très précis sur son rapport à la construction des personnages : ceux-ci ne sont pas seulement des fonctions dans une intrigue.
Ils sont aussi des voix.
Le personnage se définit par ce qu’il raconte de lui-même, par la manière dont il organise son expérience, par les mots qu’il emploie et par le rythme particulier de sa parole.
Cette autonomie relative du personnage apparaît également dans le travail documentaire de Gaudé : à partir d’une masse de matériaux, il laisse émerger des figures qui acquièrent progressivement leur propre existence narrative.
Le personnage n’est donc pas seulement fabriqué par l’auteur.
Il est progressivement découvert dans le processus même de l’écriture.
14. Du personnage au chœur : pourquoi dire « nous » ?
La question de la voix prend une autre dimension dans Terrasses.
Gaudé explique que les attentats de 2015 constituent non seulement une succession d’expériences individuelles, mais également une tragédie collective. Le théâtre lui permet alors de passer du groupe à l’individu, puis de l’individu au groupe.
C’est là qu’intervient le chœur.
L’écrivain dit avoir toujours été fasciné par cette forme et pose une question qui dépasse largement la dramaturgie : comment pouvons-nous dire « nous » ? Dans quelles conditions une voix collective apparaît-elle ?
Le chœur devient ainsi un problème d’écriture mais aussi un problème de sociologie de la parole.
Qui parle lorsque plusieurs personnes parlent ensemble ?
Comment une pluralité de consciences peut-elle produire une voix commune sans que les singularités disparaissent ?
Chez Gaudé, cette question rejoint directement son intérêt pour l’épopée : raconter l’individu, mais toujours sentir derrière lui la rumeur d’un monde collectif.
15. Le montage : recomposer le réel
Pour Terrasses, Gaudé explique également avoir recours au montage et au collage.
Les personnages ne sont pas des reproductions de personnes réelles : ils sont construits à partir de plusieurs éléments. Cette recomposition lui permet précisément d’accéder à des espaces que le documentaire ne pourrait pas légitimement investir : les pensées, les peurs, les désirs, les anticipations.
Il y a là un paradoxe particulièrement fécond.
Plus l’auteur s’éloigne de la reproduction exacte du réel, plus il peut parfois atteindre une vérité intérieure.
La fiction n’est donc pas ici l’opposé du réel.
Elle constitue un autre régime d’accès au réel.
Le montage permet également de travailler le rythme : les voix se succèdent, les perspectives se déplacent, certaines scènes se répondent, certaines répétitions sont supprimées malgré leur présence dans les faits.
Le texte ne suit plus la logique de l’archive.
Il suit sa propre « organicité ».
16. Le réel n’est pas reproduit : il est organisé
Cette idée traverse finalement une grande partie de la pratique de Gaudé.
La documentation fournit des matériaux.
L’écriture les ordonne.
La structure leur donne une trajectoire.
La voix leur donne une présence.
Le rythme leur donne une durée.
Et la fiction leur donne une profondeur que la seule information ne saurait produire.
C’est particulièrement visible dans Chien 51. À propos de ce roman, Gaudé explique avoir d’abord dû inventer un univers : ses règles, ses objets, son organisation quotidienne. Puis il a construit l’intrigue policière en racontant d’abord les faits avant de les déconstruire afin de décider dans quel ordre ils seraient révélés au lecteur.
On retrouve ici la même logique architecturale.
L’auteur ne découvre pas simplement une histoire.
Il construit les conditions de sa découverte.
17. Construire, déconstruire, redistribuer
Ce point permet de mieux comprendre ce que signifie réellement, chez Gaudé, « travailler la structure ».
Construire une intrigue ne consiste pas seulement à savoir ce qui va arriver.
Il faut également déterminer quand le lecteur le saura.
La narration est donc une organisation de l’information.
Un événement peut être connu de l’auteur mais différé pour le lecteur. Une scène peut être déplacée. Une information peut être conservée puis réintroduite. Une révélation peut modifier rétroactivement la perception de ce qui précédait.
La structure devient ainsi une gestion de la connaissance.
C’est en ce sens que l’architecture narrative est également une architecture de la lecture.
L’écrivain construit moins une histoire qu’un parcours de découverte.
18. Une écriture sous tension entre maîtrise et inconscient
Mais il serait erroné de conclure de ces observations que Gaudé serait un écrivain exclusivement architecte.
Son propre discours interdit cette simplification.
Dans la rencontre universitaire de Wuppertal, il insiste sur la coexistence, dans l’écriture, de la conscience, du travail, de la réflexion et de la volonté avec une part invisible, inconsciente, qui échappe à la connaissance de l’auteur. Il formule même l’idée qu’il existe toujours, au cœur de l’œuvre, quelque chose que l’écrivain ignore de lui-même.
Cette déclaration est essentielle.
Elle introduit dans son écriture une forme d’indétermination.
L’architecture n’annule pas le mystère.
Elle le rend possible.
L’écrivain construit un dispositif, mais ce dispositif produit parfois des effets qu’il n’avait pas entièrement prévus.
Le texte excède alors son auteur.
Et c’est précisément peut-être ce qui distingue une œuvre littéraire d’un objet simplement fabriqué.
19. Le théâtre comme laboratoire de l’écriture
Le théâtre occupe, dans cette poétique, une position singulière.
Gaudé a commencé par écrire pour la scène et n’a jamais véritablement cessé de faire circuler les acquis du théâtre dans son écriture romanesque.
La scène lui a appris l’importance de la voix, du rythme, de l’adresse, de l’incarnation et de la tension.
Mais la relation fonctionne dans les deux sens : le roman nourrit également son écriture dramatique.
Il ne s’agit donc pas de deux pratiques séparées.
Elles constituent plutôt deux régimes d’expérimentation à l’intérieur d’un même territoire littéraire.
Gaudé parle d’ailleurs de la pluralité des formes — théâtre, roman, nouvelles, poésie — comme d’une nécessité de son travail. Chaque forme oblige l’écrivain à déplacer ses outils et lui permet d’enrichir les autres.
La diversité générique devient ainsi une manière de ne pas laisser l’écriture se figer.
20. La nouvelle : réduire pour intensifier
Cette relation entre les genres est particulièrement intéressante lorsqu’il parle de la nouvelle.
Gaudé explique éprouver un plaisir particulier à travailler cette forme plus réduite, qui lui impose une attention accrue au détail de la langue.
La brièveté modifie alors le régime de l’écriture.
Lorsque l’espace narratif se resserre, chaque détail devient plus lourd de conséquences. La phrase doit condenser davantage. L’image acquiert une fonction plus intense. Le moindre déplacement peut transformer la perception de l’ensemble.
La nouvelle fonctionne ainsi comme une chambre de concentration du langage.
Elle permet de tester ce que produit la réduction lorsque la langue doit porter davantage de sens sur une surface plus étroite.
21. Une écriture nourrie par la vie, mais non autobiographique
Gaudé insiste également, dans ses entretiens, sur l’importance de l’expérience.
Voyager, regarder, vivre pleinement, absorber les joies comme les déceptions, affiner son regard : tout cela constitue une matière première de l’écriture.
Il ne s’agit pourtant pas de défendre une littérature qui serait la simple transcription du vécu.
L’expérience nourrit le regard.
Elle n’impose pas nécessairement son contenu au récit.
Le monde réel devient une réserve de perceptions, de sensations, de formes, de situations et de connaissances.
L’écrivain ne se contente donc pas de raconter ce qu’il a vécu.
Il transforme ce qu’il a regardé en possibilité de fiction.
22. De l’appétit du monde à la mémoire
Cette conception semble d’ailleurs évoluer avec le temps.
Dans un entretien plus récent, Gaudé distingue le rapport qu’il entretenait avec l’écriture dans sa jeunesse, lorsqu’elle venait davantage d’un « ventre », d’un appétit du monde et d’un besoin de parler, de celui qu’il éprouve désormais, lorsque l’écriture semble davantage venir de la mémoire.
Cette évolution est importante pour qui s’intéresse aux procédés d’auteurs.
Elle rappelle qu’il n’existe pas nécessairement une méthode définitive.
L’écrivain se transforme avec son œuvre.
Ses matériaux changent.
Ses obsessions se déplacent.
Son rapport au temps se modifie.
Sa technique elle-même devient une mémoire de ses propres expériences d’écriture.
23. Le tragique comme moteur, non comme décor
Une constante demeure cependant : le tragique.
Gaudé reconnaît être attiré par des sujets qui « portent du tragique ». Cette orientation traverse une grande partie de son œuvre, de Cris à Écoutez nos défaites, de Salina à Chien 51, sous des formes pourtant très différentes.
Il serait néanmoins réducteur de comprendre le tragique comme une simple couleur sombre.
Chez lui, le tragique produit une tension narrative.
Il place les personnages face à des forces qui les dépassent : la guerre, l’histoire, la mort, la violence politique, l’exil, la mémoire ou encore les transformations du monde contemporain.
Le récit acquiert alors une dimension presque anthropologique : que reste-t-il de l’humain lorsque les individus sont confrontés à des forces historiques qui excèdent leur volonté ?
La littérature devient le lieu où cette question peut être incarnée.
24. La littérature comme élargissement du réel
Cette conception permet enfin de comprendre pourquoi la fiction occupe chez Gaudé une place qui dépasse largement le divertissement.
La littérature permet d’habiter plusieurs temporalités, plusieurs existences, plusieurs mondes.
Elle permet de faire dialoguer le présent avec l’Antiquité, l’histoire avec la mémoire, l’individu avec la collectivité, la réalité documentaire avec l’imaginaire.
Dans cette perspective, écrire revient moins à fuir le réel qu’à en élargir l’expérience.
La fiction donne accès à ce que la seule vie individuelle ne permettrait pas d’éprouver.
Elle fait circuler les expériences humaines à travers les siècles et les voix.
Une poétique de la tension
Si l’on devait finalement résumer les procédés d’écriture de Laurent Gaudé, il serait donc trompeur de proposer une simple liste de recettes.
Son écriture semble plutôt se construire dans plusieurs tensions fécondes :
Architecture / souffle
Le récit est rigoureusement construit, mais il doit conserver une respiration.
Écrit / oral
Le texte existe sur la page, mais il doit pouvoir résonner dans une voix.
Documentation / imagination
Le réel est abondamment documenté avant d’être transformé par la fiction.
Individu / collectif
Le personnage possède une voix singulière, mais cette voix peut rejoindre celle du chœur.
Histoire / mythe
Le passé n’est pas convoqué pour être reconstitué : il devient une manière de penser le présent.
Maîtrise / inconscient
L’écrivain construit son œuvre, tout en reconnaissant qu’une part de celle-ci lui échappe.
Phrase / structure
La phrase est travaillée dans son rythme et sa sonorité, mais elle demeure prise dans une architecture narrative plus vaste.
C’est peut-être cette dernière tension qui permet de comprendre le mieux la singularité de Gaudé.
Son écriture n’est ni purement intuitive ni purement architecturale.
Elle n’est ni seulement narrative ni seulement poétique.
Elle n’est ni strictement romanesque ni strictement théâtrale.
Elle procède plutôt d’un mouvement continu entre construction et résonance.
L’architecture donne au récit sa forme.
La voix lui donne son existence.
Le rythme lui donne son mouvement.
Et le souffle lui donne peut-être sa nécessité.
Pourquoi observer les écrivains ?
Étudier les procédés d’un auteur ne revient donc pas à chercher ce qu’il faudrait reproduire.
Cela revient à regarder plus attentivement ce que la littérature fait réellement lorsqu’elle se construit.
Chez Laurent Gaudé, l’analyse révèle une écriture qui se nourrit de documentation mais refuse le document, qui construit des architectures mais laisse une place à l’inconnu, qui travaille la phrase comme une matière sonore, qui pense le personnage comme une voix et qui envisage l’épopée comme une manière de faire circuler les individus dans une histoire plus vaste qu’eux.
C’est peut-être en cela que les écrivains sont les meilleurs objets d’étude pour qui s’intéresse à l’écriture : non parce qu’ils délivreraient des recettes, mais parce que leurs œuvres permettent de rendre visibles les décisions, les contraintes, les intuitions et les contradictions qui demeurent habituellement cachées derrière le texte achevé.
Observer comment écrit un écrivain, c’est finalement observer comment une œuvre devient possible.
Et c’est précisément ce que nous chercherons à poursuivre dans cette série de Procédés d’auteurs : entrer dans les ateliers invisibles de la littérature, non pour en extraire des recettes, mais pour comprendre ce que chaque écrivain invente lorsqu’il cherche sa propre manière d’habiter la langue.
À Marseille, à L’Atelier d’Ailleurs, cette même attention portée aux formes, aux voix, aux récits et aux possibilités de la langue constitue le cœur de notre travail. Dans les ateliers d’écriture comme dans les rencontres consacrées à la littérature, il ne s’agit pas d’appliquer une formule toute faite, mais d’explorer les territoires singuliers depuis lesquels chacun peut commencer à écrire.
Bibliographie et sources
Entretiens, conférences et sources primaires
Gaudé, Laurent, « Mes personnages passent leur temps à se raconter », Les Masterclasses, France Culture / BnF, entretien avec Mathilde Wagman, 2024.
Gaudé, Laurent, « La parole souveraine », entretien autour de Terrasses, Théâtre national de La Colline, 2024.
Gaudé, Laurent, « À voix haute », entretien publié sur le site officiel de l’auteur.
Gaudé, Laurent, entretien, La Terrasse, consacré notamment au rapport entre écriture et oralité.
Gaudé, Laurent, entretien avec L’Apostrophée, notamment sur la lecture à voix haute et le travail de réécriture.
Gaudé, Laurent, rencontre littéraire, Bergische Universität Wuppertal, 23 novembre 2016, consacrée à la mythologie, l’histoire et l’écriture. Cette rencontre a également donné lieu à une publication universitaire consacrée à l’auteur.
Gaudé, Laurent, « Pourquoi écrire ? », conférence donnée à l’École alsacienne, 8 mars 2011.
Gaudé, Laurent, entretien autour de Écoutez nos défaites, RTL, septembre 2016.
Entretiens de presse
Bisson, Julien, « Laurent Gaudé : “La littérature sert à rendre les mots, pour dire l’identité, la souffrance, et peut-être l’espoir” », Lire, n° 448, septembre 2016, p. 96-103.
Libiot, Éric, « Laurent Gaudé : “Pendant quinze ans, j’ai dit non à toutes les demandes d’adaptation” », Lire Magazine, n° 545, octobre 2025, p. 24-25.
Ces références sont notamment recensées dans les notices bibliographiques consacrées à Laurent Gaudé. Le texte intégral de ces entretiens de Lire n’étant pas intégralement accessible dans le corpus public consulté, ils sont ici utilisés comme références bibliographiques et non comme sources de citations directes non vérifiées.
Sources institutionnelles et universitaires
Bibliothèque nationale de France, dossier Laurent Gaudé et programme des rencontres « En lisant, en écrivant ».
Bergische Universität Wuppertal, Romanistik, rencontre littéraire avec Laurent Gaudé, 23 novembre 2016.
Presses universitaires de Rennes, Écritures françaises d’aujourd’hui, chapitre consacré à Laurent Gaudé, « Regards croisés, Mythologie, Histoire, Écriture ».
Œuvres particulièrement utiles pour comprendre cette poétique
Gaudé, Laurent, Cris, Actes Sud, 2001.
Gaudé, Laurent, La Mort du roi Tsongor, Actes Sud, 2002.
Gaudé, Laurent, Le Soleil des Scorta, Actes Sud, 2004.
Gaudé, Laurent, Eldorado, Actes Sud, 2006.
Gaudé, Laurent, Écoutez nos défaites, Actes Sud, 2016.
Gaudé, Laurent, Salina, Actes Sud, 2018.
Gaudé, Laurent, Chien 51, Actes Sud, 2022.
Gaudé, Laurent, Terrasses, Actes Sud, 2024.
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